Pierre Cottereau à propos du Chant du Loup

Avec Le Chant du Loup, Pierre Cottereau signe la photographie du très impressionnant film d’Antonin Baudry. Il nous explique les enjeux d’image très forts de ce long métrage tourné en ALEXA MINI avec des optiques ARRI/ZEISS MASTER PRIME.

 

Le Chant du Loup est un film très ambitieux. Comment l’avez-vous abordé ?

La difficulté à mon poste, c’était de répondre à une demande de production lourde, avec de multiples contraintes, tout en restant ouvert aux demandes du réalisateur dont c’était le premier long métrage. Même si nous préparions beaucoup en amont, il fallait lui laisser la possibilité de changer les choses sur le tournage. Les références de cinéma d’Antonin Baudry, comme les miennes, sont très éclectiques. Il aime beaucoup Michael Mann et Wong Kar-Wai, le cinéma expérimental, mais aussi le cinéma américain à grand spectacle de son adolescence. Il veut quelque chose de vivant dans l’image, une chorégraphie. Ma priorité sur ce film, c’était de mettre la cinématographie au service de cette dynamique visuelle.

A cet égard, la scène d’ouverture est très impressionnante…

Dans cette séquence, tous les plans sont compliqués à fabriquer, avec une multitude d’intervenants : l’armée, les effets spéciaux numériques et mécaniques, les prises de vues sous-marines, les prises de vues en hélicoptère. Tout le monde vient avec son expertise et ses contraintes. Mon rôle est de composer avec tout ça. Pour filmer les sous-marins hors de l’eau l’armée ne voulait pas que l’on soit à moins de 150 m. Parfois, nous avions une demi-heure pour tourner une séquence. Pour d’autres, il fallait monter une grue sur un bateau ou filmer depuis un zodiac pour se rapprocher au plus près. Dans ce genre de situations, il faut lancer les bons signaux à tout le monde et être disponible à ce qui se passe sur le moment, être opportuniste dans le bon sens du terme. Et en faire une force.

Les scènes d’intérieur de sous-marins sont très crédibles. Comment avez-vous travaillé cet espace ?

Antonin Baudry a de très bonnes intuitions de cinéma. Dès notre premier rendez-vous, quand nous abordons les contraintes du huit-clos dans les sous-marins, il m’alerte sur le fait qu’il déteste le flou dans l’image. Alors que généralement, les réalisateurs nous demandent l’inverse. Il n’aime pas qu’on oriente son regard vers quelque chose. Cela impose de travailler avec une petite ouverture de diaph. Ce qui est assez inhabituel dans un espace clos. Quand j’ai réalisé des tests, je me suis rendu compte que si on ne faisait pas comme ça, on allait se retrouver avec un film uniquement en gros plan, où les personnages ne seraient reliés entre eux que par le montage. Alors que Le Chant du Loup est à l’opposé de ça. Il ne parle que d’interactions entre les gens. Son intuition était la bonne. La profondeur de champ dans les sous-marins nous permet d’avoir tout le temps des échelles de plans différentes dans le cadre et une multitude de personnages à regarder simultanément.

Quelle caméra avez-vous utilisé ?

J’ai fait des essais avec l’ALEXA et la RED. Mais comme il fallait que je travaille beaucoup dans la pénombre, à petite ouverture, j’ai préféré l’ALEXA MINI. Pour les scènes d’hélicoptère, nous avons tourné en ALEXA XT pour des contraintes techniques. Je connais bien la façon de fonctionner de l’ALEXA dans le pied de courbe et comment elle réagit dans la saturation des rouges et des bleus. Comme je travaillais beaucoup avec des couleurs primaires, qui sont extrêmement complexes à maîtriser, j’avais besoin d’être en terrain connu. J’aime aussi la réponse de l’ALEXA en contraste, son dégradé de gris. L’image a une matière qui m’intéresse. Elle est plus vivante, plus organique.

 Au niveau des couleurs, les espaces sont très différenciés…

Pour chaque film, j’essaie de définir une palette de couleur. Sur Le Chant du Loup, nous avions besoin d’un code couleur différent pour chaque sous-marin. Le premier SNA c’est le « bateau de pirate », nous l’avons traité avec un mélange de couleurs bleu/vert et rouge.  Le sous-marin lanceur d’engins de la deuxième partie, je l’ai éclairé en bleu froid, pour dire sa technicité et pour des raisons de récit visuel. Il ne fallait pas que le spectateur soit perdu entre les deux sous-marins lors de la course-poursuite finale. Dans les intérieurs, j’ai utilisé beaucoup d’ARRI SKYPANEL sur des jeux d’orgues. Je changeais la couleur en fonction de mes besoins et à chaque plan, je pouvais ajuster rapidement la luminosité pour garder une ouverture de diaph à 8.

Comment avez-vous filmé ces scènes dans les espaces restreints ?

Il y a eu un gros travail en amont avec le chef décorateur Benoît Barouh. Les scènes ont été tournées en studio avec des murs amovibles mais nous nous étions fixés une contrainte forte avec le réalisateur : le plan de l’image de la caméra devait toujours rester dans le sous-marin, ne jamais être à l’extérieur. Là, j’ai fait un choix un peu contre-intuitif, dont je suis assez fier. Je me suis rappelé qu’à l’origine, la Louma avait été mise au point pour tourner dans un sous-marin. J’ai donc monté l’ALEXA MINI sur une petite grue Aerocrane avec une MicroHead. Cette solution nous a donné une très grande flexibilité en courte focale sur le plateau. Elle nous permettait de chercher le plan sans perdre de temps en installation, de rester ouvert à la meilleure idée tout le temps. Cela libérait aussi de la place pour la chorégraphie, le mouvement des comédiens.

Quels objectifs avez-vous utilisé ?

J’aime bien les optiques très piquées. Nous avons tourné en Super 35 avec des ARRI/ZEISS MASTER PRIME. Je les connais bien. La série est très large. J’aime leur réponse de piqué, de contraste et leurs limites minimum de profondeur de champ. Je trouve que le mélange avec l’ALEXA, avec son rendu impressionniste, fonctionne bien. Comme j’ai une manière de tourner où j’essaie de toujours rester disponible à ce que propose le réel du tournage, j’ai besoin d’avoir avec moi des objectifs avec un rendu technique très fiable.

Quels sont vos projets ?

Après Le Chant du Loup, j’ai tout de suite enchaîné avec Une Intime Conviction d’Antoine Raimbault qui vient de sortir en salle. C’est aussi un film de genre – un thriller – avec un scénario très puissant et un premier film. Là aussi, je m’adapte à la contrainte. Je met en place un dispositif technique le plus souple possible pour que le plateau reste un lieu de création : une petite équipe, en mode parfois semi-documentaire, caméra à l’épaule. C’est ma base de travail. J’ai tourné en ALEXA MINI avec des optiques ARRI/ZEISS MASTER PRIME anamorphiques comme sur mes deux films suivants : Un vrai bonhomme de Benjamin Parent et Fourmi de Julien Rappeneau.

Crédits photo : Pathé Films / Julien Panié