Directeur photo attitré de Gaspard Noé et Harmony Korine, Benoît Debie (SBC) a reçu le prix Lumière et est nominé aux César pour Les Frères Sisters, sa première collaboration avec Jacques Audiard. Il signe la superbe image de ce western crépusculaire, tourné en ALEXA MINI.

 

Comment avez-vous préparé l’image des Frères Sisters ?

Nous avons beaucoup parlé en amont avec Jacques Audiard. Il voulait que soit un film noir, dense. Il évoquait parfois un grand livre d’images dont on tournerait les pages, à chacune correspondrait une ambiance. À aucun moment, nous n’avons fait référence à d’autres films, d’autres westerns. Pendant toute la préparation, on s’envoyait des photos dans lesquelles quelque chose nous intéressait : un contraste, des couleurs, un contre-jour… Ce qui l’intéressait, je crois, c’était de percevoir des atmosphères, sans forcément les souligner. Il voulait avant tout rester concentré sur ses acteurs, ne pas sortir de l’histoire. De mon côté, j’ai essayé de faire un film qui se tienne et qu’il y ait une évolution entre les scènes, parce qu’autrement, on peut vite tomber dans un systématisme.

 

Quelle caméra avez-vous choisie ?

Mon grand rêve aurait été de tourner Les Frères Sisters en pellicule, mais à un moment j’ai senti que Jacques avait envie d’une certaine liberté. Il craignait peut-être d’être contraint par le 35mm. Donc, j’ai proposé de travailler en ALEXA MINI. J’avais envie d’une caméra légère, organique. J’ai tourné tout le film caméra à l’épaule. Nous avions une seconde Mini sur Steadicam, mais on ne l’a utilisé que sur quelques séquences.

 

 

La scène d’ouverture dans le noir est impressionnante. Comment l’avez-vous abordée ?

L’idée est partie du storyboard qui était superbe : sur les dessins, on ne voyait que les coups de feu. J’ai proposé à Jacques de conserver ça à l’image, en filmant la séquence dans le noir, avec seulement la flamme des pistolets. Cela allait avec sa volonté de faire un film sombre, soutenu.

 

Comment l’avez-vous tournée ?

Nous avons fait des tests caméra en amont mais un coup de feu n’imprime qu’une ou deux images. L’équipe pyrotechnique a rallongé la durée des flammes des pistolets mais ce n’était pas suffisant. Au final, j’ai utilisé une double exposition : une première passe à la tombée de la nuit pour garder les textures sur les décors et les cowboys ; et une second passe dans le noir complet avec les coups de feu. J’ai employé cette technique de surimpression sur une autre séquence au coin du feu. Cela fonctionne très bien.

 

 

Comment avez-vous exposé la caméra ?

J’ai fait tout le film à 2000 ISO, même les scènes de jour. Pas pour une question de lumière, mais de look. Je voulais donner une texture à l’image, casser le côté trop numérique. A 2000 ISO, les noirs sont moins sensibles, un peu plus dense. C’est une texture que j’aime beaucoup sur l’ALEXA. Cela se rapproche de celle du film. Dans le même esprit, j’ai choisi des optiques LOMO. Ce sont des vieux objectifs russes des années 70 sur lesquels j’ai fait monter des ZEISS à l’arrière. Les LOMO peuvent donner une image un peu molle, laiteuse, alors que les ZEISS apportent un côté plus « sharp », plus précis. C’était une façon de redonner du corps à l’image, de retrouver un look un peu plus film.

 

 

Il y a des scènes très sombres dans les bois. Comment avez-vous travaillé la lumière ?

Jacques aurait aimé que l’on tourne uniquement avec la lumière du feu, mais c’était impossible. Même si l’arrière plan est très sombre à l’arrivée, il a fallu beaucoup éclairer la forêt. Pour essayer d’être le plus doux possible, j’ai utilisé des grands Velum sur lesquels tapaient des HMI 18K ARRIMAX. J’avais aussi des petites Led cachés pour les visages. Au niveau des extérieurs, ce n’était pas facile sur ce film. Je voulais donner le plus de liberté possible à Jacques. J’ai essayé de créer des ambiances, des atmosphères, plus que de faire de la lumière.

 

Quels sont vos autres projets ?

Après Les Frères Sisters, j’ai tourné The Beach Bum, le nouvel Harmony Korine, avec qui j’avais déjà travaillé sur Spring Breakers. J’ai pu travailler en 35mm avec une ARRICAM LT. Le film se passe à Miami. Harmony voulait une image « flashy », très saturée en couleurs. Quand j’ai vu les rushes pour la première fois, j’étais très ému. La pellicule donne des couleurs qu’on ne voit plus aujourd’hui en numérique ou alors il faudrait passer des semaines en étalonnage. Pour Climax de Gaspard Noé, j’ai travaillé en ALEXA MINI, sauf peut-être la longue séquence d’ouverture que nous avons tourné en ALEXA XT pour une question de durée d’enregistrement sur les cartes. Tout est fait dans un décor naturel à 360, avec toutes les lumières dans le champ. Le film s’est tourné en 15 jours.